Marc Dachy
Historien de l'art, traducteur, conférencier et éditeur français
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Je n’emprunte pas le passage pavé qui mène à l’atelier d’Idem sans me rappeler la solennelle mise en garde qui ouvre le premier des Chants de Maldoror du comte de Lautréamont. Plût au ciel que le lecteur… Il n’est pas bon que tout le monde… âme timide avant de pénétrer plus loin… quelques-uns seuls savoureront ce fruit…

Mais comment ne pas penser aussi à ce conte fantastique de Jean Ray, où le narrateur s’engage dans une ruelle qui n’est pas censée exister, qui ne figure sur une aucune carte. Le passage Idem ouvre sur un autre monde, comme sur ces pièces supplémentaires que l’on s’invente en rêve, agrandissant nos demeures. Cet espace en plus dans Montparnasse, c’est Idem. Nombre de passants doivent ignorer cette quatrième dimension quand ils se laissent aller du métro Edgar Quinet au boulevard Montparnasse. Quand on a découvert Idem, il n’y a plus d’autre repère qui vaille dans le secteur.

Le passage pavé a dû connaître les fiacres, les livraisons des plus beaux papiers, le transport complexe d’énormes machines d’imprimerie, et une permanente circulation de livres, catalogues, archives où j’ai ma part. Au seuil de ce paradis, on appelle « diable » l’outil sur lequel on empile les paquets et « palette » comme celle du peintre, le support des rames de papier. On y croise en effet dieux et diables, peintres et savants mathématiciens, artistes et directeurs de musées, et amoureux internationaux du lieu. Ce qui donne à ce lieu riche de passé sa réalité actuelle, une utilité de premier ordre qui s’entend au présent. Il se passe quelque chose ici. C’est ici que ça se passe. C’est palpable. Nous sommes dans le lieu du grand secret, de l’indispensable qui ne dit pas son nom et ne le crie pas sur les beaux toits de Paris.

Au cœur de Paris Montparnasse, le passage est comme autrefois initiatique. Seuls des initiés - à quoi ? À la beauté, à la discrétion, à la générosité secrète, à la vibration du temps, au son de la feuille qui roule, du massicot qui coupe, au ponçage de la pierre et ce sable est celui du temps, de la plage, du sablier – seuls les avertis en connaissent l’existence. Ce qui ne manque jamais de me surprendre, le lieu est un mythe, une légende protégée. Ceux qui le connaissent sans doute en goûtent la valeur - encore un mot de peintre ou d’imprimeur lithographe – la valeur vivante, et tremblent pour que son âme reste intacte. Ce n’est pas la Ruche, ni le Bateau Lavoir, c’est secret, vivant, fragile, et plus beau que la rencontre d’une machine à coudre..

J’ai évoqué le passage du temps dans ces quelques mètres qui conduisent vers l’enseigne Idem, le temps de Lautréamont ou le temps de David Lynch et Alberola, mais à l’intérieur, la porte métallique franchie, ce sont encore d’autres temps qui se déploient. Dans l’atelier ce sont des mécanismes suspendus dignes des meilleurs photographes constructivistes, et dans quelques roues je reconnais celles qu’affectionne Kurt Schwitters. Et si je mentionne Kurt Schwitters, je pense à Ray Johnson car dans l'atelier l'autre jour, potlatch: un volume place les deux artistes en parallèle. Il vient d'arriver de Brühl.

Lautréamont met en garde son lecteur contre un fruit amer, contre un poison. C’est le retournement rimbaldien, j’ai trouvé la beauté amère. Idem est un contrepoison, un poison sans doute pour qui ne pense qu’en termes de rentabilité, de phynances. En trois lettres Jarry montrait déjà le défi de toute création d’art, défi à son temps, au temps, aux vicissitudes du temps. Entrer chez Idem, c’est échapper aux poisons du dehors, entrer dans un espace-temps autre, ô temps suspends ton vol, et je n’y entre jamais sans être instantanément séduit par l’ambiance taoïste du lieu. David Lynch penché sur une pierre, Alberola sur une feuille, Chihiro Minato sur une photo, Carole Benzaken sur un tirage. Comme dans le cycle de l’éternel retour cher à Vico ou à Joyce, elle a reçu le prix Marcel Duchamp et Idem est le titre du texte que Gertrude Stein a consacré à Marcel Duchamp.

Idem, c’est le hors temps de l’art.